Essais (1580)
Avec les Essais, Montaigne obéit au précepte grec du « Connais-toi toi même » en
livrant le frit de ses expériences et de ses réflexions. Cette quête d’une vérité de soi-même et
d’autrui s’enrichit de multiples additions que livrent trois éditions successives, de 1580 à 1595.
Mais dès la première édition, le projet des Essais est fixé. Au début de l’ouvrage, Montaigne
s’adresse à son lecteur : de manière générale, il explique brièvement ses intentions.
Au lecteur
C’est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t’avertit dès l’entrée que je ne m’y suis proposé
aucune autre fin que domestique et privée. Je n’y ai eu nulle considération de ton service, ni
de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. Je l’ai voué à la commodité particulière
de mes parents et amis, afin que, lorsqu’ils m’auront perdu (ce qu’ils vont faire bientôt), ils
y puissent retrouver certains traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent
plus entière et plus vive la connaissance qu’ils ont eue de moi. Si c’eût été pour rechercher la
faveur du monde, je me serais mieux paré et me présenterais avec une démarche étudiée. Je veux
qu’on m’y voie dans ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans recherche ni artifice : car
c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif, ainsi que ma forme naïve, autant que le
respect humain me l’a permis. Si j’avais été parmi ces nations qu’on dit vivre encore sous la douce
liberté des premières lois de la nature, je t’assure que je me serais très volontiers peint tout
entier et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre ; ce n’est pas raison
que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. A Dieu donc ; de Montaigne, ce premier
de Mars mille cinq cent quatre-vingt.
Montaigne, Essais, I, 1580, orthographe modernisé