Les Confessions (1765-1770)
Le projet autobiographique de Rousseau prend véritablement corps lorsque
l’écrivain, exilé en Suisse se voit désigné à la réprobation publique par un pamphlet de Voltaire
qui l’accuse d’avoir abandonné ses cinq enfants. Rousseau entreprend alors de se justifier et de
s’expliquer en livrant le récit de sa vie. Il définit ce que seront les Confessions dans un hardi
et cour préambule.
<_ n="5"/>Moi seul. Je sens mon coeur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de
ceux que j'ai vus; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas
mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle
m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.
<_ n="5"/>Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la
main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement: Voilà ce que j'ai fait, ce que
j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de
mauvais, rien ajouté de bon; et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a
jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J'ai pu supposer vrai
ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je
fus: méprisable et vil quand je l'ai été; bon, généreux, sublime, quand je l'ai été: j'ai dévoilé
mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l'innombrable
foule de mes semblables; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités,
qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son coeur au pied de ton
trône avec la même sincérité, et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose: je fus meilleur que cet homme-là.