AU BONHEUR DES DAMES
Zola 1883
Chapitre IX p 260- 262
<_ n="5"/>Mouret avait l'unique passion de vaincre la femme. Il la voulait reine dans sa maison,
il lui avait bâti ce temple, pour l'y tenir à sa merci. C'était toute sa tactique, la griser
d'attentions galantes et trafiquer de ses désirs, exploiter sa fièvre. Aussi, nuit et jour, se
creusait-il la tête, à la recherche de trouvailles nouvelles. Déjà, voulant éviter la fatigue
des étages aux dames délicates, il avait fait installer deux ascenseurs, capitonnés de velours.
Puis, il venait d'ouvrir un buffet, où l'on donnait gratuitement des sirops et des biscuits, et
un salon de lecture, une galerie monumentale, décorée avec un luxe trop riche, dans laquelle il
risquait même des expositions de tableaux. Mais son idée la plus profonde était chez la femme sans
coquetterie, de conquérir la mère par l'enfant; il ne perdait aucune force, spéculait sur tous les
sentiments, créait des rayons pour petits garçons et fillettes, arrêtait s mamans au passage, en
offrant aux bébés des images des ballons. Un trait de génie que cette prime des ballons, distribuée
à chaque acheteuse, des ballons rouges, à la fine peau de caoutchouc, portant en grosses lettres le
nom du magasin, et qui, tenus au bout d'un fil, voyageant en l'air, promenaient par les rues une
réclame vivante !
<_ n="5"/>La grande puissance était surtout la publicité. Mouret en arrivait à dépenser par an trois cent
mille francs de catalogues, d'annonces et d'affiches. Pour sa mise en vente des nouveautés d'été,
il avait lancé deux cent mille catalogues, dont cinquante mille à l'étranger, traduits dans toutes
les langues. Maintenant, il les faisait illustrer de gravures, il les accompagnait même
d'échantillons, collés sur les feuilles. C'était un débordement d'étalages, le Bonheur des Dames
sautait aux yeux du monde entier, envahissait les murailles, les journaux, jusqu'aux rideaux des
théâtres. Il professait que la femme est sans force contre la réclame, qu'elle finit fatalement
par aller au bruit. Du reste, il lui tendait des pièges plus savants, il l'analysait en grand
moraliste. Ainsi, il avait découvert qu'elle ne résistait pas au bon marché, qu'elle achetait
sans besoin, quand elle croyait conclure une affaire avantageuse; et, sur cette observation, il
basait son système des diminutions de prix, il baissait progressivement les articles non vendus,
préférant les vendre à perte, fidèle au principe du renouvellement rapide des marchandises. Puis,
il avait pénétré plus avant encore dans le cœur de la femme, il venait d'imaginer « les rendus »,
un chef-d'œuvre de séduction jésuitique. « Prenez toujours, madame vous nous rendrez l'article,
s'il cesse de vous plaire. » Et la femme, qui résistait, trouvait là une dernière excuse, la
possibilité de revenir sur une folie : elle prenait, la conscience en règle. Maintenant, les
rendus et la baisse prix entraient dans le fonctionnement classique du nouveau commerce.